les femmes et le christianisme

 

Anne-Marie Pelletier

"La femme est un signe pour l'Eglise"

Entretien avec Anne-Marie Pelletier paru dans Pèlerin, décembre 2014

 

Pour la première fois, une femme, française, a obtenu le prix Ratzinger, une haute distinction en théologie. Le 22 novembre 2014, Anne-Marie Pelletier le reçoit des mains du pape François, en récompense de ses tra­vaux sur les femmes dans le christianisme. Ren­contre avec cette bibliste pas­sionnée, soucieuse d’un débat apaisé sur des questions brûlantes.

Pèlerin. Vous êtes la première femme à recevoir le prix Ratzinger : comment réagissez-vous à cette distinction ?

Anne-Marie Pelletier. Au départ, j’ai été très étonnée ! Il y a tellement d’autres femmes qui mériteraient d’être distinguées. Je me suis souvenue que dans les Écritures, c’est souvent celui auquel on pensait le moins qui est choisi et envoyé ! Et j’ai été heureuse de constater que l’autre lauréat, Mgr Chrostowski, travaillait en Pologne au dialogue avec le judaïsme. Relation homme-femme, relation juif-chrétien : ces deux relations ainsi mises en valeur sont fondamentales. Et, on le sait aussi, problématiques…  

Parce que l’Église a un problème avec les femmes ?

A.-M. P. Les femmes sont victimes de beaucoup d’injustices dans nos sociétés. Et dans l’Église même, plus d’une femme se sent marginalisée, non reconnue, traitée en mineure. Le problème est vaste, à la fois anthropologique et spirituel, donc profond, mais pas désespéré ! Des évolutions se font : aujourd’hui des femmes entrent dans les conseils épiscopaux, d’autres se retrouvent à des postes institutionnels jusqu’alors réservés à des prêtres. Il reste beaucoup à faire, en commençant tout simplement par leur donner plus largement la parole. On ne vit pas exactement les mêmes choses, y compris celles de la foi, selon que l’on est homme ou femme…  

Le pape François, justement, a confié vouloir faire plus de place à la parole des femmes, voire à une « théologie de la femme »…

A.-M. P. C’est une bonne nouvelle. Je me demande cependant si nous n’avons pas d’abord besoin d’une théologie du baptême, pensée à la fois par des hommes et des femmes. Qu’est-ce que vivre pleinement la fidélité au Christ ? Voilà la question à regarder ensemble. Il y a bien sûr une seule et même vocation, mais qui pourrait bien avoir des accents différents selon qu’on la pense au masculin ou au féminin.  

Vous parlez de « signe de la femme » : que voulez-vous dire avec cette expression ?

A.-M. P. Je me réfère au chapitre XII de l’Apocalypse : « Un signe grandiose apparut dans le ciel : une femme ! » J’en ai fait le titre d’un livre paru en 2006 (Le signe de la femme, Ed. Cerf, 256 p.; 27 €) Il me semble important de considérer à travers cette notion de « signe » les diverses vocations dans l’Église, les différences qui existent entre homme et femme, sacerdoce ministériel et sacerdoce des baptisés, consécration religieuse et vie dans le monde… Sortons de l’idée que nous serions simplement juxtaposés les uns aux autres. Ces différences structurent le corps ecclésial, ce qui veut dire qu’elles doivent entrer en dialogue, se faire signe, s’enseigner mutuellement. En ce sens, je vois les femmes chrétiennes porter un signe pour les hommes. Et inversement. Chacun témoigne pour l’autre d’un élément de notre humanité qu’il a à vivre. Les femmes ont certainement un lien privilégié à la vie, au corps, au temps… Il est bon qu’elles en témoignent. Je les vois également et paradoxalement pédagogues, dans l’Église, à travers leur situation canonique : en ayant accès seulement au sacerdoce baptismal, elles sont le rappel, très salubre pour tous, que le baptême est insurpassable. Il est la plénitude de la vie chrétienne.  

Certaines femmes regrettent cette situation et aimeraient pouvoir accéder à la prêtrise…

A.-M. P. Comme si être prêtre était un couronnement qui faisait accéder à un supplément de vie chrétienne, que l’on n’aurait pas sans cela ! Cela s’appelle du cléricalisme. Certes il y a un problème d’exercice du pouvoir dans l’Église, mais ce n’est pas, à mes yeux, par l’ordination des femmes qu’on le réglera.  

Les différences homme-femme ont été au cœur de l’actualité cette année avec la polémique sur le genre… Que nous enseigne la Bible à ce sujet ?

A.-M. P. Nous vivons un moment plein de tangages anthropologiques et sociétaux. La première chose qui s’impose à un chrétien, me semble-t-il, c’est de se tenir dans notre société sans naïveté, mais avec calme et confiance. Et de se laisser éclairer par les Écritures, sans fondamentalisme. Sur les questions anthropologiques qui nous occupent, le texte biblique est prodigieusement fin et intelligent. Prenez les premiers chapitres de la Genèse. Ils nous confirment que la différence homme-femme est capitale et que c’est du « très bon » ! C’est le message du chapitre I, complété au chapitre III par l’affirmation que ce « très bon » est aussi présentement comme blessé, rendu souvent difficile, en attente d’une guérison. Loin de poser simplement le masculin et le féminin comme deux essences, le texte suggère aussi une élaboration des identités. En effet, il faut attendre le chapitre II de la Genèse pour que le « mâle et femelle » dont parle le chapitre I devienne « homme et femme », au moment où Dieu les présente l’un à l’autre : étonnant tout de même ! Il faut vraiment que nous apprenions à lire ces textes, paisiblement, intelligemment. Ils sont le meilleur remède aux errances du moment… et à nos passions trop polémiques.  

Il y a quelques années en France, des féministes catholiques, après avoir créé le « comité de la Jupe » contre le sexisme dans l’Église, ont fondé la Conférence catholique des baptisés francophones (CCBF). Quel regard portez-vous sur ces initiatives ?

A.-M. P. Je suis vite mal à l’aise dans des attitudes frontalement polémiques. Je cherche plutôt la rencontre, où les choses puissent se dire à la fois dans la vérité et dans une certaine sérénité. Je ne prétends pas avoir de recette, mais c’est la voie que je défends et essaie de pratiquer. Cela étant, je me sens un point de convergence fondamental avec la Conférence des baptisés : la référence au baptême. Il est le point de départ pour aborder les problèmes qui traversent l’Église. Je crois que c’est en approfondissant son sens que nous pourrons voir évoluer les relations hommes-femmes, surmonter les tentations du cléricalisme et décrisper la gestion du pouvoir.        

Quels sont les lieux, dans l’Église, qui aident à faire cette redécouverte du baptême ?

A.-M. P. Le monde monastique porte un grand témoignage. Les moniales, notamment, vivent, dans le combat quotidien, certes, mais aussi dans la joie de l’Esprit, la plénitude de la vie baptismale. C’est à la fois totalement caché et très grand. Royal ! Rien d’autre, c’est-à-dire rien de moins et rien de plus, que l’Évangile vécu dans le concret de la vie fraternelle et de la prière jour et nuit. J’ai fréquenté aussi des monastères d’hommes, qui m’ont appris qu’y être prêtre est un service de la communauté. Un service essentiel, mais pas un échelon de plus dans la dignité de la vie chrétienne. Des uns et des autres j’ai appris mon baptême. Et j’ai reçu la certitude de n’être pas vouée, comme femme, à une sous-vocation dans l’Église…  

Début octobre 2014 s’ouvrira à Rome un synode sur la famille. Qu’en attendez-vous ?

A.-M. P. J’ai été impressionnée et très heureuse que ses organisateurs lancent un grand questionnaire en amont. Quant au synode, le défi est de mettre en dialogue mutuel ce que la foi confesse et l’expérience de la vie des familles. L’Église a beaucoup à dire pour maintenir la confiance dans la fidélité conjugale et familiale, mais elle doit aussi avoir une parole forte et fortifiante pour ceux qui échouent ! Sa mission est de témoigner de la Résurrection, de la vie de Dieu plus forte que l’échec et la mort. Y compris face au douloureux problème des divorcés-remariés. Je n’inventerai pas ici une solution qui ne peut pas relever du sentiment personnel, de la générosité des uns ou de la rigidité des autres. L’assemblée synodale devra trouver des voies pour qu’à l’intérieur même de situations d’échec, qui sont des situations de souffrance, la miséricorde évangélique rejoigne les gens. Au travail ! Faisons confiance à l’Esprit Saint…